dimanche 23 juin 2013

Les contes de fées ne sont pas le reflet de la psyché humaine

Les mythes, par définition, ont la vie dure. Il en va ainsi de celui qui veut que les contes de fées mettent en scène des désirs profondément enfouis dans notre inconscient, révélant ainsi des aspects obscurs et méconnus de notre personnalité.
À la fin des années 70, le psychanalyste Bruno Bettelheim soutenait, dans son volume Psychanalyse des contes de fées, que le fait de raconter ces histoires aux enfants favorise leur développement affectif et cognitif, règle les problèmes psychologiques de la croissance et aurait même des effets thérapeutiques sur les désordres comportementaux, notamment ceux où intervient un conflit œdipien. Ce livre a connu un immense succès populaire qui ne se dément pas.
Serge Larivée, professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal, revisite le sujet, avec sa collègue de l'Université d'Ottawa Carole Sénéchal, dans une analyse que publie le numéro d'aout du Bulletin de psychologie.
«La valeur que Bettelheim accorde aux contes de fées est non seulement largement exagérée, mais contraire aux données empiriques et historiques», affirme-t-il en écorchant au passage la réputation de l'auteur qu'il juge surfaite et fondée sur le mensonge et le plagiat.

La personne universelle
Le point de vue des psychanalystes sur les contes de fées repose sur l'idée qu'il existerait une personne universelle qui transcende les époques et les cultures. Les personnages des contes, tels les archétypes jungiens, ne seraient pas autre chose que les composantes psychiques de cette personnalité universelle.
 Serge Larivée cite des dizaines de chercheurs qui ont tour à tour réfuté ces postulats. «En science, dit-il, nous cherchons à renverser nos théories et, si nous n'y parvenons pas, elles sont considérées comme temporairement vraies. Mais les psychanalystes ne se mettent pas en situation de réfutation et cherchent plutôt des exemples qui prouvent qu'ils ont raison.»
Ainsi, les psychanalystes délaisseraient les aspects culturels, historiques, linguistiques et proprement ludiques des contes de fées pour ne rechercher que des situations pouvant se raccrocher aux constituants de l'inconscient freudien.
Si l'interprétation psychanalytique était fondée, on observerait une grande convergence entre les situations illustrées dans les contes et l'on retrouverait ces situations dans les histoires plus récentes telles qu'Alice au pays des merveilles, Le magicien d'Oz ou Le seigneur des anneaux. «Mais Bettelheim rejette ces histoires qui, à son avis, n'abordent pas de problèmes existentiels cruciaux», mentionne Serge Larivée.
Le répertoire de contes de Bruno Bettelheim se limite aux plus récentes versions des contes occidentaux, dont ceux des frères Grimm et de Charles Perrault qui existent pourtant en de nombreuses variantes parfois contradictoires. Il y aurait, par exemple, 345 versions de Cendrillon. Les folkloristes, quant à eux, n'ont jamais relevé d'universalismes dans les récits de diverses cultures mondiales.

L'homosexualité du Petit Chaperon rouge
Qui plus est, les interprétations psychanalytiques diffèrent totalement selon les auteurs. Pour Bruno Bettelheim, Le petit chaperon rouge (couleur de la lubricité) illustre les conflits œdipiens de la puberté: en désobéissant à sa mère, la fillette retourne au stade œdipien du plaisir et tombe sous les griffes du séducteur mâle personnifié par le loup.
Pour Erich Fromm, la petite fille a mis en danger sa virginité représentée par le «petit pot de beurre». Pour Robert Gessain, ce personnage n'est autre qu'un «petit pénis à tête rouge». Pour Huguette-Anne Lauzier-Duprez, la fillette est une projection de Charles Perrault, qui cache sous cette figure son homosexualité, et le bonnet rouge est un signe de menstruation par lequel il affirme sa féminité.
Dans Boucles d'or et les trois ours, le chiffre «trois» renvoie inévitablement à la sexualité, puisque chacun des sexes possède trois éléments visibles! Ce chiffre révèle aussi un conflit œdipien inconscient, car ce conflit met en présence trois personnes.
«On peut donc faire dire n'importe quoi à ces contes», souligne Serge Larivée.

L'invention de Freud
Pour le professeur de psychoéducation, le complexe d'Œdipe qui serait au cœur des contes de fées n'est basé lui-même sur aucune donnée empirique contrairement à ce que prétendait Freud. Il appuie cette affirmation sur de nombreuses études, dont certaines menées par des psychanalystes, qui concluent à l'inexistence d'un tel conflit sexuel entre enfants et parents.
«Si chaque humain porte en lui la tragédie d'Œdipe, pourquoi ce récit n'est-il apparu qu'au tournant des 4e et 5e siècles et pourquoi est-il absent des autres civilisations?» demande-t-il. Œdipe ne se marie d'ailleurs avec sa mère que dans une seule des nombreuses versions du récit.
Quant au meurtre du père, les historiens des religions donnent aussi raison au professeur. Mircea Eliade, par exemple, spécialiste des mythologies, déclarait être «incapable de dénicher un seul exemple de père assassiné dans les religions ou les mythologies primitives. Ce mythe a été créé par Freud», écrivait l'historien.
Pour asséner un dernier coup à l'ouvrage de Bruno Bettelheim, Serge Larivée cite la psychologue Karen Zalan, qui a travaillé avec l'auteur et qui a dit de son ouvrage qu'il s'agissait de «contes de fées pour adultes, le plus merveilleux étant la psychologie freudienne elle-même».
Si Serge Larivée s'applique aujourd'hui à déboulonner ce qu'il juge être un mythe et qu'il s'attaque à un ouvrage qualifié de «psycho-pop», c'est que ce livre continue d'obtenir une large audience.


Article rédigé par Daniel Baril sur http://www.nouvelles.umontreal.ca/recherche/sciences-sociales-psychologie/20111003-les-contes-de-fees-ne-sont-pas-le-reflet-de-la-psyche-humaine.html

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