Les mythes, par définition, ont la vie dure. Il en va ainsi de celui qui
veut que les contes de fées mettent en scène des désirs profondément
enfouis dans notre inconscient, révélant ainsi des aspects obscurs et
méconnus de notre personnalité.
À la fin des années 70, le psychanalyste Bruno Bettelheim soutenait, dans son volume Psychanalyse des contes de fées,
que le fait de raconter ces histoires aux enfants favorise leur
développement affectif et cognitif, règle les problèmes psychologiques
de la croissance et aurait même des effets thérapeutiques sur les
désordres comportementaux, notamment ceux où intervient un conflit
œdipien. Ce livre a connu un immense succès populaire qui ne se dément
pas.
Serge Larivée, professeur à l'École de psychoéducation de
l'Université de Montréal, revisite le sujet, avec sa collègue de
l'Université d'Ottawa Carole Sénéchal, dans une analyse que publie le
numéro d'aout du Bulletin de psychologie.
«La valeur que Bettelheim accorde aux contes de fées est non
seulement largement exagérée, mais contraire aux données empiriques et
historiques», affirme-t-il en écorchant au passage la réputation de
l'auteur qu'il juge surfaite et fondée sur le mensonge et le plagiat.
La personne universelle
Le point de vue des psychanalystes sur les contes de fées repose sur
l'idée qu'il existerait une personne universelle qui transcende les
époques et les cultures. Les personnages des contes, tels les archétypes
jungiens, ne seraient pas autre chose que les composantes psychiques de
cette personnalité universelle.
Serge Larivée cite des dizaines de chercheurs qui ont tour à tour
réfuté ces postulats. «En science, dit-il, nous cherchons à renverser
nos théories et, si nous n'y parvenons pas, elles sont considérées comme
temporairement vraies. Mais les psychanalystes ne se mettent pas en
situation de réfutation et cherchent plutôt des exemples qui prouvent
qu'ils ont raison.»
Ainsi, les psychanalystes délaisseraient les aspects culturels,
historiques, linguistiques et proprement ludiques des contes de fées
pour ne rechercher que des situations pouvant se raccrocher aux
constituants de l'inconscient freudien.
Si l'interprétation psychanalytique était fondée, on observerait une
grande convergence entre les situations illustrées dans les contes et
l'on retrouverait ces situations dans les histoires plus récentes telles
qu'Alice au pays des merveilles, Le magicien d'Oz ou Le seigneur des anneaux.
«Mais Bettelheim rejette ces histoires qui, à son avis, n'abordent pas
de problèmes existentiels cruciaux», mentionne Serge Larivée.
Le répertoire de contes de Bruno Bettelheim se limite aux plus
récentes versions des contes occidentaux, dont ceux des frères Grimm et
de Charles Perrault qui existent pourtant en de nombreuses variantes
parfois contradictoires. Il y aurait, par exemple, 345 versions de Cendrillon. Les folkloristes, quant à eux, n'ont jamais relevé d'universalismes dans les récits de diverses cultures mondiales.
L'homosexualité du Petit Chaperon rouge
Qui plus est, les interprétations psychanalytiques diffèrent totalement selon les auteurs. Pour Bruno Bettelheim, Le petit chaperon rouge
(couleur de la lubricité) illustre les conflits œdipiens de la puberté:
en désobéissant à sa mère, la fillette retourne au stade œdipien du
plaisir et tombe sous les griffes du séducteur mâle personnifié par le
loup.
Pour Erich Fromm, la petite fille a mis en danger sa virginité
représentée par le «petit pot de beurre». Pour Robert Gessain, ce
personnage n'est autre qu'un «petit pénis à tête rouge». Pour
Huguette-Anne Lauzier-Duprez, la fillette est une projection de Charles
Perrault, qui cache sous cette figure son homosexualité, et le bonnet
rouge est un signe de menstruation par lequel il affirme sa féminité.
Dans Boucles d'or et les trois ours, le chiffre «trois»
renvoie inévitablement à la sexualité, puisque chacun des sexes possède
trois éléments visibles! Ce chiffre révèle aussi un conflit œdipien
inconscient, car ce conflit met en présence trois personnes.
«On peut donc faire dire n'importe quoi à ces contes», souligne Serge Larivée.
L'invention de Freud
Pour le professeur de psychoéducation, le complexe d'Œdipe qui serait
au cœur des contes de fées n'est basé lui-même sur aucune donnée
empirique contrairement à ce que prétendait Freud. Il appuie cette
affirmation sur de nombreuses études, dont certaines menées par des
psychanalystes, qui concluent à l'inexistence d'un tel conflit sexuel
entre enfants et parents.
«Si chaque humain porte en lui la tragédie d'Œdipe, pourquoi ce récit
n'est-il apparu qu'au tournant des 4e et 5e siècles et pourquoi est-il
absent des autres civilisations?» demande-t-il. Œdipe ne se marie
d'ailleurs avec sa mère que dans une seule des nombreuses versions du
récit.
Quant au meurtre du père, les historiens des religions donnent aussi
raison au professeur. Mircea Eliade, par exemple, spécialiste des
mythologies, déclarait être «incapable de dénicher un seul exemple de
père assassiné dans les religions ou les mythologies primitives. Ce
mythe a été créé par Freud», écrivait l'historien.
Pour asséner un dernier coup à l'ouvrage de Bruno Bettelheim, Serge
Larivée cite la psychologue Karen Zalan, qui a travaillé avec l'auteur
et qui a dit de son ouvrage qu'il s'agissait de «contes de fées pour
adultes, le plus merveilleux étant la psychologie freudienne elle-même».
Si Serge Larivée s'applique aujourd'hui à déboulonner ce qu'il juge
être un mythe et qu'il s'attaque à un ouvrage qualifié de «psycho-pop»,
c'est que ce livre continue d'obtenir une large audience.
Article rédigé par Daniel Baril sur http://www.nouvelles.umontreal.ca/recherche/sciences-sociales-psychologie/20111003-les-contes-de-fees-ne-sont-pas-le-reflet-de-la-psyche-humaine.html
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